Ces dernières semaines, la crise politique et sociale provoquée par la réaction du gouvernement Charest au mouvement des étudiants québécois a happé l’attention, la vôtre comme la mienne. Écrire un papier de plus sur le sujet n’aurait probablement pas ajouté grand-chose à tout ce qui s’est exprimé là-dessus. D’un autre côté, parler d’autre chose alors que le conflit s’exacerbait, cela me paraissait carrément indécent.
Bien des analystes ont fait remarquer le caractère historique de l’événement. Je suis d’accord avec eux. Nous n’avons pas fini de voir les changements profonds autour de ce qui pourrait devenir un événement phare de l’histoire du Québec. Alors qu’on s’attriste de la réaction du gouvernement Charest, réaction caractérisée par la fermeture, le mépris, la condescendance et la répression, on a des raisons de se réjouir, ne serait-ce que pour le formidable réveil politique provoqué par cette jeunesse intelligente, inventive, déterminée, engagée et solidaire.
Les événements de ces 100 derniers jours font que je suis à l’affût des changements profonds déjà induits ou rendus plus visibles grâce à cette crise, comme notre relation politique, à mon père, Raoul, et moi.
LA POLITIQUE, MON PÈRE ET MOI
D’aussi loin que je me souvienne, mon père s’est intéressé à l’actualité politique. C’est en faisant comme lui que, très jeune, j’ai commencé à écouter les nouvelles et à suivre les élections et les courses à la chefferie des partis politiques comme d’autres suivent le hockey.
Aussi loin que je puisse remonter dans le temps, mon père a été libéral et fédéraliste. Je ne me souviens pas de sa réaction à l’élection du PQ le 15 novembre 1976, mais à l’époque – j’avais 16 ans – je me rappelle avoir été transportée par cette victoire prometteuse. Le référendum du 20 mai 1980 a constitué notre premier froid politique. Au fond, je crois que mon père était tout simplement soulagé que les Îles restent dans le Canada. Le non à cette première invitation faite aux Québécois de réaliser l’indépendance du Québec, c’était ma première vraie défaite politique, de celles qui font mal. J’ai interprété ce premier désaccord politique profond, exposé avec retenue de part et d’autre, comme un conflit de générations. Mon père, comme les autres de sa génération, était libéral et fédéraliste. Moi, plus jeune d’une génération, j’étais de gauche et souverainiste.
Depuis, l’un et l’autre, nous savions très bien que nous n’avions pas les mêmes positions. Nous avons continué de discuter politique, mais en faisant bien attention de ne pas heurter nos opinions au-delà d’un certain seuil. Pas question de se chicaner de manière irrémédiable à cause de la politique. Il s’agissait plus d’exprimer nos positions respectives que d’essayer de convaincre l’autre. Après tout, nous avons en commun notre intérêt pour la politique et les affaires publiques. Il a sans doute longtemps cru que j’étais restée péquiste, beaucoup plus longtemps que je ne l’ai été en réalité ; en effet, depuis plusieurs décennies, pour moi, les libéraux et les péquistes, à bien des égards, c’était blanc bonnet et bonnet blanc. De mon côté, j’étais convaincue que mon père était de ceux qui étaient nés libéral et qui mourraient libéral.
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Au milieu des années 2000, le scandale des commandites lui a fait plus de mal qu’à moi. Des années plus tard, il n’a toujours pas pardonné à Jean Chrétien et au Parti libéral du Canada d’avoir été malhonnêtes à ce point. Je comprends que, pour lui, ce fut une sorte de trahison. Désormais, il fait partie des anciens libéraux qui ne votent plus libéral au fédéral.
Au Québec, les affaires de corruption et de collusion révélées par les médias et les premières enquêtes policières lui font dire que Jean Charest est en train de faire la même chose avec le Parti libéral du Québec : le détruire. Alors qu’auparavant, il aurait, me semble-t-il, trouvé toutes les raisons du monde de justifier les décisions et les positions du PLQ, voilà que, ces derniers temps, il a lâché ce parti. Peut-être est-ce davantage le PLQ qui a trahi ses plus fidèles électeurs, comme mon père, en faisant fi des règles morales dans la conduite des affaires de l’État.
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J’ai toujours eu du respect pour ceux qui, comme mon père, ont voté libéral au moment où le Canada et le Québec ont mis en place l’État providence, un État plus juste et plus soucieux des autres. Mes parents ont toujours eu un grand respect pour un député comme Charles Cannon (premier député fédéral libéral du comté alors autonome des Îles-de-la-Madeleine de 1949 à 1958). Le député Cannon a notamment fait en sorte que les pêcheurs puissent bénéficier de l’assurance-chômage. Dans le même esprit, durant le long règne de Duplessis, voter libéral, c’était appuyer des mesures comme celles prises par Adélard Godbout ; par exemple, le vote des femmes, le droit à la syndicalisation et l’éducation gratuite au primaire. Au début des années soixante, voter libéral, c’était appuyer la nationalisation de l’électricité, la séparation de l’Église et de l’État, la création de la Commission Parent (avec tout ce qui en découlera) et de la Caisse de dépôt et placement, et j’en passe. En y réfléchissant bien, l’action de ces gouvernements qui ont bâti le Québec moderne a carrément métamorphosé la vie de familles comme celle de mon père (dix enfants), tant pour ce qui est du travail, du niveau de vie, que de l’éducation, la santé, etc.
Cet État que les libéraux de Godbout, St-Laurent et Lesage ont bâti, les libéraux de Jean Charest et les conservateurs de Stephen Harper sont en train d’essayer de le mettre en pièces. En plus de chercher à détruire ce que les générations comme celles de mon père ont bâti, ces gouvernants d’aujourd’hui cherchent à antagoniser les citoyens : travailleurs contre étudiants, gens des régions contre urbains, vieux contre jeunes… Ils n’hésitent pas non plus à recourir à des procédés malhonnêtes pour arriver à leurs fins.
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J’ai un profond respect pour ceux qui, parmi les libéraux traditionnels comme mon père, constatent l’inacceptable et se révèlent capables de remettre en question leur fidélité au Parti libéral du Québec. Désormais, à chaque élection, provinciale comme fédérale, mon père prend le temps de réfléchir avant de décider à quel parti ou à quel candidat il donnera son vote. Et la prochaine fois, il ne votera pas pour les libéraux, ça, j’en suis certaine.