Publié par : Yvonne Langford | 28 décembre 2018

La peur du noir

Quand j’entre au Loutcha, il fait encore jour. Je suis avide de connaître ce restaurant tenu par des Cap-Verdiens. Pendant que je feuillette les cinquante pages du menu, que je commande un mafé poulet, que je le reçois et que je le mange, l’obscurité gagne le dehors. Comment n’y ai-je pas pensé ? Je sais pourtant qu’en Afrique de l’Ouest, le soleil tombe vite, à peu près toujours à la même heure, et que la nuit est peu éclairée.

Seule à ma table, j’étire mon repas. Mes pensées divaguent. Je veux être rassurée. Ce que je vois me divertit et m’apaise : l’atmosphère joyeuse et détendue des conversations, le bal des serveuses plus colorées les unes que les autres, les beaux Sénégalais, la décoration clinquante de ce restaurant familial populaire, les poissons dans l’aquarium géant. Puis, tout me ramène au danger qui me guette. À l’idée de m’engouffrer dans le noir Dakar, j’ai peur.

Le jour, je me pense à l’aise dans ces rues. Le jour, je m’y promène avec une attitude que je veux indifférente pour paraître moins vulnérable à toutes les sollicitations possibles et impossibles comme autant de pièges tendus à la toubab que je suis. Le jour, je vois les gardes de sécurité postés un peu partout aux abords des banques, des hôtels, des immeubles. Le jour, ma plus grande difficulté, c’est de me défaire des Dakarois baratineurs ; ils sont collants, achalants, mais pas dangereux. La nuit, qu’en est-il ? Je n’en ai aucune idée.

J’essaie de contenir mon anxiété. À quel point la rue sera-t-elle sombre quand je sortirai ? Quels dangers me menacent réellement ? Des voleurs ? Des agresseurs ? Des violeurs ? Comment rentrer ? Mon hôtel n’est-il pas situé un peu loin pour m’y rendre à pied de nuit dans ce Dakar que je connais à peine ? Combien de temps cette marche me prendra-t-elle ? Quinze minutes ? Dix, si j’y vais d’un pas rapide ? Encore devrai-je retrouver mon chemin à travers les rues sombres, moi qui ai le don de me perdre en plein jour dans ce quartier du Plateau qui m’apparaît comme un labyrinthe. Je parviens mal à gagner en confiance. Je ne suis peut-être pas cette femme forte et libre que beaucoup voient en moi. Et ce soir, l’amour romantique que j’éprouve, depuis mon arrivée en terre africaine, pour le continent au grand complet ne m’aide pas à grand-chose.

Le trajet me semble court pour prendre un taxi. Prompts à solliciter tout client potentiel, les taximans ne se feraient pas prier pour m’embarquer, encore moins si j’acceptais sans discuter le montant proposé pour la course. Ce serait l’option facile. Je la rejette. J’aurai souvent à me déplacer seule dans les pays du Sud. Je me refuse à voyager à moitié enfermée, la peur au ventre. Ou à laisser la peur gagner, à m’arrêter de courir le monde, à m’empêcher de vivre.

Que j’aimerais, ce soir, être accompagnée par un Sénégalais beau et fort ! Ce ne sont pourtant pas les propositions qui manquent.

Je devrai bien finir par sortir. Je paye et je quitte le Loutcha. Sur le pas de la porte, j’hésite. Je me sens nerveuse. Mon cœur palpite. Mon ventre se noue. Je n’arrive plus à réfléchir. Tête première, je plonge dans la nuit.

* * *

Je connais la nuit noire, pourtant. J’habite une contrée loin de tout. La nuit est toujours là, étoilée, lumineuse, bleue, ombragée, nuageuse, venteuse, tempêteuse, blanche, silencieuse, ténébreuse, obscure.

Mes voisins aiment à croire que leurs lumières chassent la nuit. Quête futile. Au contraire, les lumières rapprochent la nuit, enferment les gens sur eux-mêmes. Elles rétrécissent leur espace. Elles rendent le noir plus noir. Autour d’eux, la nuit devient impénétrable. Mieux vaut s’habituer à vivre dans la noirceur. Et aimer ça. On y voit plus clair.

Jamais je n’ai vu la nuit comme dans les îles du Saloum. Je me rappelle être revenue toute seule du village après une soirée de lutte, malgré l’insistance des Sénégalais pour me raccompagner. Dans la brousse, en levant les yeux, j’ai vu, grandeur nature, les anciennes cartes de Noël au ciel violet, étoilé, découpant, dans la nuit de Bethléem, l’ombre des palmiers. Ah ! Le bonheur de passer la nuit la tête dans les étoiles !

En ville, c’est tout autre chose. La nuit, il doit faire clair. Noir égalerait danger. Lumière et sécurité iraient de pair. L’éclairage ferait reculer la barbarie. Alors, on ne se gêne pas pour éclairer les rues de manière exubérante. Il est vrai qu’au Québec, l’électricité nous sort par les oreilles.

* * *

Je marche. D’instinct, je prends à gauche, d’où je crois être venue. Mes yeux s’écarquillent et mes oreilles se dressent, à l’affût de la moindre menace. Il fait noir comme dans la gueule d’un lion. La ville n’est pourtant pas affligée d’une coupure électrique, comme cela arrive souvent. Je n’y vois presque rien. Je trébuche. Mon cœur bondit. Attrapant mon bras, un passant me retient de tomber. Je me remets en mémoire les rues et les trottoirs accidentés de Dakar que j’ai observés le jour. Attention où je mets les pieds !

J’entends toutes sortes de sons suspects. De quoi s’agit-il ? Un bruit de pétard me fait sursauter. Je me contracte un cran de plus.

J’essaie de ne pas montrer ma peur. Je fonce tout droit, même si je ne suis pas certaine d’aller dans la bonne direction. Je cherche des indices pour reconnaître mon chemin.

À cette heure, il y a du monde dehors. Une marchande offre les fruits qui lui restent aux gens qui passent. Dans son petit atelier grand ouvert sur l’extérieur, un tailleur coud encore à la lumière d’une lampe branlante. Plus attentif à l’action de la rue qu’à sa manœuvre expéditive, le coupeur que j’ai vu le matin continue de trancher des oignons sur sa planche de bois. Face à la chaussée, sur leurs tapis, quelques messieurs font leur prière ; plus tôt, j’ai entendu l’appel du muezzin de la mosquée toute proche. La boutique et la boulangerie accueillent encore des clients. Quelques mètres plus loin, une dizaine d’hommes assis sur ces petits bancs qu’on voit partout partagent un plat. Ils bavardent joyeusement. Ils mangent avec appétit. Derrière eux, encore debout, des enfants jouent au ballon dans la rue presque désertée par les voitures impétueuses de la journée.

Dans l’immédiat, ma vie n’est pas menacée. Trop de gens circulent pour que quelqu’un s’en prenne à moi. À ce qu’on m’a dit, il suffirait de crier « Au voleur ! » pour que les Sénégalais s’empressent de porter secours à une femme mal prise. Sans tout à fait m’orienter, je reconnais ces rues serrées et animées du Plateau. Je me sens moins crispée, plus décontractée. Perplexe, j’essaie de mieux observer ce qui m’entoure, d’être à l’écoute de la réalité plutôt que de dangers imaginaires.

Presque invisibles, des petites scènes de vie nocturne se succèdent, plus paisibles les unes que les autres. Sur le trottoir, dans la rue, dans l’encadrement des portes ouvertes, les gens vivent dans le calme de la nuit. Ils travaillent, ils discutent, ils rigolent, ils font passer le temps. Leur wolof est de la musique à mes oreilles. De faibles lumières sont allumées, ici pour faire le thé, là pour trier les arachides ou jouer aux dames. Quelques taxis me sollicitent, plus poliment que le jour. À même le trottoir, celui qui cuit des viandes sur le barbecue est bien entouré. Ça sent bon.

« Na nga def » ? Comme à leur habitude, les Sénégalais me saluent. Je souris. De nuit comme de jour, Dakar vit dehors. Insufflée par le soleil et la chaleur, l’énergie africaine continue de rayonner la nuit.

Maintenant, je sais que je suis dans la bonne direction. Ma peur s’est envolée. Je me sens bien. Je suis dans le bonheur d’être là, de vivre ce moment. Je découvre cette nuit urbaine dans l’émerveillement, dans l’éblouissement. Je lève la tête. Je vois les étoiles. En plein milieu d’une ville de trois millions d’habitants ! Une joie intense m’irradie.

Je suis déçue d’arriver à mon hôtel. Je suis à la fois un peu honteuse d’avoir connu la peur et contente d’avoir été plus forte qu’elle. Demain, j’irai me promener dans la nuit dakaroise.


Responses

  1. Bonjour madame Langford.

    Comme vous écrivez… J’ai vécu chaque moment de votre peur. À quand un livre de votre signature?
    Bonne continuité

    Micheline Decoste

    Envoyé de mon iPad

  2. Madame Yonne,

    Merci pour ce merveilleux texte de souvenir de nuits passé en Afrique plus particulièrement au Sénégal à Dakar.Vous nous avez decri la vraie nuit africaine, sont vraie rythme et son vraie monde.C’est vraie que la nuit fait peur ,elle rassure. C’est si sincère que je ressens du plaisir en lisant ces mots.Je ne c’est pas quoi dire d’autre, j’ai pas les mots Merci baucoup c’est superbe.

  3. On s’y serait cru tellement l’aventure y est bien racontée et l’atmosphère bien rendue. J’ai connu ça en voyage avec un ami qui me laissait seule dans des quartiers douteux le soir. Salut !

    Provenance : Courrier pour Windows 10

    ________________________________
    De : yvonnelangford
    Envoyé : Friday, December 28, 2018 9:37:21 AM
    À : francine.jeannotte@live.ca
    Objet : [New post] La peur du noir

    Yvonne Langford posted: « Quand j’entre au Loutcha, il fait encore jour. Je suis avide de connaître ce restaurant tenu par des Cap-Verdiens. Pendant que je feuillette les cinquante pages du menu, que je commande un mafé poulet, que je le reçois et que je le mange, l’obscurité gagn »


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