Publié par : Yvonne Langford | 8 octobre 2022

Ce sentiment océanique

« Nommer n’est pas posséder.

C’est connaître, reconnaître.

C’est aimer. C’est célébrer. »

Robert Lalonde

Depuis ce jour, je n’ai pas trouvé les mots pour en parler. Les quelques fois où je m’y suis essayée, je me suis vue dans l’incapacité de le raconter. Pourtant, maintes fois, m’est revenu clairement à la mémoire ce souvenir d’une expérience forte, unique, à part. Je ne suis pas près de l’oublier.

Existe-t-il des choses qui ne se disent pas, qui ne s’écrivent pas ? Et si j’étais devant l’indicible ?

*

Je commencerai par relater ce moment d’un point de vue extérieur, comme si quelqu’un avait observé ce qui s’est passé pour moi ce jour-là.

Voici la scène.

Je me trouve alors pour quelques semaines dans les îles du Saloum, au sud du Sénégal, à titre de coopérante internationale. J’en suis à mon quatrième séjour dans cet archipel.

Nous sommes un samedi de mai 2014, mon premier jour de « congé » depuis mon arrivée. Ce matin-là, les biologistes Malick et Alassane, une dizaine de mamas du village, pêcheuses de leur métier, le piroguier et moi, nous levons l’ancre. Nous nous rendons dans les bolongs, ces bras d’eau qui s’enfoncent dans le delta du fleuve Saloum. Je suis contente que les biologistes aient accepté que je me joigne à l’expédition. Je veux juste en profiter pour me trouver là, avec elles et eux. 

Arrivées au site, les femmes et moi, nous creusons le sable découvert par la marée basse pour en extraire des coquillages que nous accumulons dans des seaux de plastique flottants qu’elles traînent attachés à leurs jupes de toutes les couleurs. On se parle comme si l’on se comprenait, mais puisque les pêcheuses ne parlent presque pas français et que je ne parle ni sérère ni wolof, ou si peu, nos paroles ne sont que musique à nos oreilles. Elles s’étonnent que la Canadienne en visite veuille pêcher avec elles, comme elles, une activité astreignante et éreintante qu’elles n’exercent pas par choix. Elles craignent que je me blesse à un doigt ou à un pied sur une coquille. Comment leur expliquer que, dans les îles d’où je viens, depuis que je suis toute petite, nous creusons à mains nues le sable des platiers pour y cueillir des coques ?

Les Niominkas, cette civilisation du coquillage, pêchent depuis des millénaires dans cet environnement typique de l’Afrique de l’Ouest, fait d’îles sablonneuses, de mangroves et d’eaux saumâtres accotées à l’Atlantique. Les écosystèmes dont font partie ces populations dépendantes des ressources naturelles sont aujourd’hui confrontés à de grands bouleversements, répercussions des changements climatiques. Rattachés à l’Institut universitaire des Pêches et de l’Aquaculture de Dakar, Professeur Malick et Professeur Alassane assurent le suivi scientifique des populations d’arches de ce territoire, qui débouchera sur un plan de pêche pour ce mollusque compris et consenti par les cueilleuses, comprenant des mesures comme l’introduction d’une taille minimale, le repos biologique et le réensemencement.

Dans ce grand calme, je sens l’eau, sa caresse, sa résistance, la finesse et la douceur du sable sous mes pieds.

Tout autour de moi, le paysage placide se profile au ras de l’horizon, comme une aquarelle confondant sur le papier des lignes planes aux couleurs pastel de l’eau, de la terre et du ciel.

Un soleil piquant cuit tout ce qui se trouve à sa portée.

Pendant un moment, je donne un coup de main à Galass, le piroguier, qui a aussi pour tâche de classer les spécimens selon leur taille au fur et à mesure que les mamas les apportent à la pirogue. Assigné à une tâche plus solitaire, il est content d’avoir de la compagnie plus encore qu’il n’a besoin d’aide.

Après quelques heures, l’expédition scientifique achevée, les visages sourient. Sans se presser, on rembarque pour le retour au village. Tout le monde à bord, la pirogue se meut lentement, délicatement, dans ce labyrinthe d’îles et de méandres de l’estuaire fluvial dont, toute seule, je n’arriverais pas à sortir.

Une mama se fait un tambour d’un seau renversé, qu’elle frappe de ses tongs. À mesure que les autres femmes font pareil, le rythme joyeux résonne dans la mangrove. Une chanteuse lance ce qui ressemble à une chanson à répondre, suivie par ses voisines. Leurs voix fines s’élèvent au ciel. D’une chanson à l’autre, elles éclatent de rire. Leur joie se communique à tous les passagers. Le fun est pris à bord, comme lorsqu’en famille, par un beau dimanche d’été, on revient d’une sortie sur la baie de Plaisance.

*

Cette scène extérieure relatée, comment maintenant rendre compte de ce ressenti intérieur si particulier, si inhabituel, qui s’y est mêlé ? Comment dire l’extraordinaire avec des mots ordinaires ?

Pendant que nous voguons vers le village, alors que les femmes chantent au rythme de leurs seaux, que tout le monde rayonne, un sentiment fort, particulier, insolite, monte en moi. Je suis simplement et totalement là, rien que là, dans le paysage. Je ne pourrais être nulle part ailleurs. Il m’apparait que je suis là avec tout ce que j’ai été, avec tout ce que j’ai vécu, que tout ce que je suis prend du sens dans ce moment-là, comme si tous les fils de ma vie s’attachaient pour aboutir en ce petit bout du monde, avec ces gens, en cet instant. En même temps, plus rien ne compte que ce qui est. Il n’y a plus de temps ni d’ailleurs. Tout est là.

Ce n’est pas que l’émotion ou l’exaltation me submerge, ni que je tende à quelque chose ou que j’arrive quelque part. Je suis en même temps dans ce que la vie a de plus simple et de plus extraordinaire, dans l’intensité. À ce moment-là, je n’ai pas besoin de m’expliquer les choses, je n’ai nulle curiosité du passé ou de l’avenir, je ne ressens aucun désir, manque ou rejet. Aucun effort ou contrôle n’est recherché ou n’est imposé par qui que ce soit pour tendre vers quoi que ce soit. Il n’y a rien à atteindre. Ma conscience est parfaitement tranquille. Tout est expérience. Il me suffit d’être complètement et uniquement à ce qui est.

Il n’y a pas moi et les autres. Tout ce qui m’environne et tout ce qui vient du tréfonds de moi, de l’extérieur comme de l’intérieur, sont vécus globalement, indistinctement, dans un grand tout. J’ai le sentiment d’être là, infiniment petite, plus présente que jamais, comme une partie indistincte du monde, en harmonie complète avec lui. Mon dedans et le dehors sont confondus, fusionnés en une seule et même réalité, sans frontière, sans confrontation ni résistance. Ce moment sous ce ciel contient tout. Le temps est suspendu, il a disparu dans un instant d’éternité.

J’ai un sentiment de simplicité, d’unité, d’infini. Jamais je n’ai été aussi bien. Jamais je n’ai senti la vie aussi pure, aussi pleine, aussi dense. Enchantement. Béatitude.

*

Tout cela pourrait-il n’avoir été qu’illusion induite par une imagination trop fertile, un romantisme débridé, une tendance au mystique ou un soleil un peu trop fort ?

Or, j’ai découvert récemment que cette expérience particulière a un nom. Dans les années vingt, l’écrivain Romain Rolland aurait raconté à son ami Sigmund Freud cette sensation exceptionnelle qu’il avait vécue, pour en venir à nommer « sentiment océanique » cet état de conscience particulier. L’expression emprunte à la sensation de se sentir dans l’Univers comme une goutte ou une vague dans l’océan, dans une énergie qui fait se sentir au-delà de soi-même, sa conscience en fusion avec le cosmos.

Depuis, en dépit de la difficulté avérée d’arriver à les formuler, les témoignages de sentiment océanique se sont multipliés. Le philosophe André Comte-Sponville en parle comme de l’évidence, tout étant là, « à la fois incompréhensible et incontestable, mystérieux et lumineux ». Il dit : « je n’ai jamais rien vécu, ni avant ni après, de meilleur, ni de plus fort, ni de plus simple, ni de plus heureux, ni de plus bouleversant ». D’autres parlent de se fondre dans le paysage, « comme perdue dans la contemplation du monde », d’« un dialogue idéal où le monde intérieur s’accorde parfaitement avec l’environnement extérieur », d’« un effacement des frontières entre soi et l’univers qui le porte », d’un délicieux — ou intense — sentiment d’exister, procurant un double sentiment d’hyperpuissance et d’humilité.

*

Que m’en est-il resté ? L’impression d’une expérience fortuite, singulière, intrigante, encore nettement palpable, incomparable, merveilleuse, d’un moment de grâce : n’avoir fait qu’un avec l’Univers, affranchie du temps, dans un état de bien-être absolu.

Depuis, je ne suis plus tout à fait la même. J’ai découvert que de me fondre dans tout ce qui m’entoure, sans trop penser à moi, en m’échappant de moi, paradoxalement, me fait me sentir à la fois moins éparpillée, plus rassemblée en moi-même, et plus unie, plus intégrée au monde. Comme lorsque la solitude bien vécue nous fait mieux vivre avec les autres.

Vivre, ne serait-ce qu’une fois, cette expérience profondément humaine, je sais désormais que c’est possible. Depuis, avec ou sans les mots pour l’exprimer, ce sentiment océanique, il est là, en moi, il nourrit ma force intérieure. De le dire, de l’écrire, il n’en est que plus réel.

*


Réponses

  1. Avatar de Abdoulaye Simon Pierre DIATTA

    Bonjour Tata Yvonne, J’ai lu avec beaucoup d’attention votre article. Quelle belle plume. Je sens ce sentiment d’attachement avec votre environnement en vous. Vous avez quelque chose de très particulière. Pour moi c’est une bénédiction. Je prie de vous revoir un jour pour profiter de votre expérience et de votre grandeur de cœur. Bien cordialement Simon-Pierre

    • Avatar de Yvonne Langford

      Bonjour Simon Pierre, merci pour tes bons mots. J’aurai toujours plaisir à retourner chez vous et à te revoir.

      • Avatar de romdhane othmani

        Bonjour,
        J’ai lu votre article, vous l’avez écrit avec un sentiment profond, un vécu touchant gravant en votre personne une envie d’affronter cette vie avec courage et enthousiasme.

      • Avatar de Yvonne Langford

        Merci, Si Romdhane ! J’aime votre perception de mon texte.

  2. Avatar de Jules Richard

    Bravo! Quel beau texte.. quelle belle intensité. C’est très profond, très touchant… et très poétique à la fois.

  3. Avatar de Chantal Naud

    Salut Yvonne. Je viens de te lire … après plusieurs années d’absence de visites à ce blogue ! Mais je suis très intéressée par cet écrit : une expérience mystique en quelques sorte. As-tu lu déjà du Ste Thérèse d’Avila ?
    Bon automne !

    • Avatar de Yvonne Langford

      Bonjour Chantal,

      Non, je n’ai jamais lu Ste Thérèse d’Avila. Et je ne crois pas avoir un penchant mystique ! Cela dit, je ne veux me couper de rien de ce qui fait partie de l’expérience d’être humain.

      Bon automne à toi aussi !

  4. Avatar de Gabrielle Leblanc

    Très beau texte, Yvonne. Faute de mieux, j’appelais « souvenirs majuscules » ces expériences inattendues (qui peut-être réparent des bouts d’âme). Ça s’apparente à de la reconnaissance. Il y a de la joie aussi là-dedans, une joie toute simple et immense. Merci pour ce sentiment océanique partagé.


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