Publié par : Yvonne Langford | 15 Mai 2020

Le déconfinement des Îles-de-la-Madeleine : la voie de la responsabilité

Jusqu’à tout récemment, je n’avais pas d’avis sur le déconfinement dans le contexte des Îles. Aujourd’hui, je n’en ai pas encore vraiment, du moins pas sur le détail des mesures à privilégier. Mes connaissances sur le sujet sont limitées. J’ai plutôt tendance à faire confiance à ceux à qui ils incombent de décider et d’agir pour la collectivité, persuadée que leurs motivations sont bonnes, que leur tâche n’est pas facile et qu’ils ne ménagent aucun effort pour agir dans l’intérêt supérieur des Îles. S’ils doivent plus que jamais jongler avec une bonne part d’imprévisible, contrairement à la plupart d’entre nous, ils ont en main toutes les données à jour disponibles à prendre en compte dans le contexte particulier des Îles. Et surtout, je me méfie des gens qui, plutôt que de poser des questions ou de faire des propositions, présentent tout comme des évidences et des certitudes.

Je comprends aussi que la situation exacerbe les intérêts et provoque certaines tensions. Ce n’est pas une raison pour s’autoriser des dérapages dans notre manière de mener le débat public. Ici, je dénonce clairement et simplement la démagogie dans laquelle versent certains Madelinots sur les réseaux sociaux. J’en veux pour preuve un citoyen qui suggère au maire Jonathan Lapierre qu’à partir du moment où il entre dans un plan de déconfinement, il aura les futures victimes madeliniennes de la Covid-19 sur la conscience. Rien de moins ! Haro aux propos de ceux qui suggèrent de profiler les candidats à une entrée prochaine aux Îles sur la base de leur origine. Autre exemple odieux :  ceux qui, hier encore, mettaient comme point de départ à la participation des partisans du déconfinement à une discussion sur Info-Madelinot qu’ils publient le nom de deux personnes de leur entourage qu’ils sont prêts à sacrifier au virus. Ayoye ! Tiens, en voici unCapture d’écran, le 2020-05-15 à 13.23.24 autre :

Extrait d’un message envoyé à Jonathan Lapierre, maire des Îles-de-la-Madeleine, sur un réseau social le 15 mai 2020

Que les auteurs de ces commentaires en soient conscients ou pas, voilà des déclarations carrément malhonnêtes. Dans un contexte où un peu tout le monde est plus à fleur de peau, je regrette profondément le sentiment de culpabilité et de panique que suscite ce genre d’intervention, un ingrédient carrément toxique dans un débat par ailleurs légitime. Comment ces personnes qui exigent des autres un comportement respectueux en ces temps de Covid peuvent-ils tenir des propos aussi irrespectueux vis-à-vis du maire ou de citoyens madelinots ou d’ailleurs, simplement parce qu’ils ne sont pas de leur avis ? Tous méritent le respect. Leur seule excuse :  la peur, qui leur fait perdre le sens des proportions et des réalités.

***

Cela étant dit, le débat est légitime.

Je comprends que, pour toutes sortes de raisons toutes aussi valables les unes que les autres, certaines personnes aient peur du virus. Moi aussi, bien bien portante, ce coronavirus me fait peur. Je comprends que les gens des Îles se questionnent sur l’éventualité de nouveaux cas de Covid favorisés par une réouverture de nos portes d’entrée. Comme à peu près tout le monde, j’ai à coeur la santé et la sécurité de mes parents hébergés en résidence pour personnes âgées et d’amis que leur état de santé rend plus vulnérables. Et je comprends qu’on craigne une saturation rapide de nos petites infrastructures locales de santé, si la pandémie faisait des victimes aux Îles. Encore là, plutôt que de s’opposer purement et simplement, il me semble plus constructif de bien mesurer la capacité des services de santé locaux et nationaux de garantir la mise en place de solutions pour un dégagement rapide d’éventuels malades madelinots. N’est-ce pas le plan des autorités locales de la santé ?

Je constate aussi que, pour justifier une poursuite du confinement, on oppose la santé et l’économie. Faux débat. La santé et l’économie ne s’opposent pas ; au contraire, ils vont de pair. Si, aux premières heures de l’arrivée du virus au pays, on a eu raison de se confiner, de faire un pas de recul pour mieux s’en protéger dans l’immédiat, c’est une attitude dans laquelle les Madelinots, comme les Québécois, les Canadiens et les gens de partout dans le monde, ne peuvent pas rester indéfiniment. Aucune société avec le moindre sens des réalités, des responsabilités et de la solidarité ne peut se le permettre. Au contraire, au-delà d’une courte période déjà pas mal jouée, on doit se préparer à faire face en mettant en place des mesures de protection favorisant une reprise progressive de nos activités. Donc, on doit apprendre à travailler et à vivre tout en se protégeant du virus. C’est ce que n’ont jamais cessé de faire tous ceux qui sont aux premières lignes, dans nos services de santé, dans nos épiceries et nos pharmacies, sur le bateau, dans les services entourant nos personnes âgées en résidences…

Il n’est absolument pas question de choisir entre protéger des Madelinots de la Covid ou, comme… favoriser « des gens qui s’en mettront plein les poches avec les étrangers », comme l’expriment certains, de manière outrageusement simplificatrice, sur Facebook. Comme partout ailleurs, les Îles ont besoin d’une économie qui fonctionne. Refuser de se déconfiner tant que le virus n’est pas disparu ou qu’un vaccin n’est pas trouvé, à fortiori alors que les sociétés autour de nous le font, c’est risquer de causer des dommages irréparables à notre économie locale et annoncer des heures sombres pour bien des familles des Îles dans les années à venir. Plus rapidement on remettra nos activités en marche, de manière sécuritaire et contrôlée, dans le respect des directives de la Santé publique, mieux nos entreprises, notre économie et notre société s’en porteront. Et nous aussi.

Le déconfinement repose évidemment sur les gestes posées par nos institutions, mais plus encore sur le sens des responsabilités de chaque citoyen. Gardons-nous de faire reposer toute la situation sur les autorités. Chacun, nous portons notre part de responsabilité. Comme le disait justement Paul Thériault dans sa chronique « Plogueuil ou homard » du 7 mai dernier sur les ondes de CFIM, lui-même fragilisé par son état de santé, si j’ai peur, si je suis plus à risque, c’est un choix plus que légitime de me confiner moi-même. Mais je ne peux demander à toute la population des Îles, du Québec, de se confiner indéfiniment.

Jusqu’à maintenant, on doit se compter « chanceux » de vivre cette pandémie aux Îles. Mais si on est réaliste, on sait que le virus va probablement finir par arriver ici. Profitons donc de la période actuelle pour s’y préparer. Pour cela, on a du chemin à faire. Comme d’autres, je vois bien qu’actuellement, comme partout ailleurs, tous les gens ne suivent pas à la lettre les mesures pourtant maintes fois répétées. Plusieurs se soulagent probablement la conscience du fait que les Îles n’ont actuellement pas de cas actifs de Covid. Ce n’est pas une bonne excuse. Il faut apprendre à bien se comporter en contexte de pandémie. Moi-même, je me suis fait remettre à l’ordre dans un commerce de Cap-aux-Meules, à raison (j’avais gardé mes gants) ; j’apprends. C’est ce qu’il faut :  faire preuve de civisme en apprenant à se comporter de manière à se protéger et à protéger les autres. Pourquoi pas une brigade sanitaire qui se promène dans les lieux publics pour faire l’éducation des citoyens et corriger les comportements fautifs ? Et mettons en place des mesures encore plus strictes et les services nécessaires à la protection des personnes les plus vulnérables, au premier chef les personnes âgées ou immuno-déprimées.

En même temps que notre géographie insulaire nous expose à certains risques, elle nous donne un peu plus de temps pour nous préparer et un peu plus chances d’exercer un certain contrôle sur la situation au fur et à mesure qu’elle évoluera. Pour le moment, la voie du déconfinement ayant été décidée par le gouvernement du Québec, il me semble que la stratégie de l’ouverture progressive et contrôlée mise en oeuvre par les autorités locales est celle qui s’impose. Jusqu’à preuve du contraire, chaque secteur (municipal, santé, transport, commerces, éducation…) paraît jouer correctement sa partition. À chacun de s’assurer de mettre en place les mesures nécessaires, dans son secteur, pour s’assurer que les Îles pourront sortir de leur cloche de verre avant que le risque soit complètement disparu.

Au final, je parie que notre capacité à bien nous déconfiner nous conférera collectivement une force qui jouera pour nous, pas contre nous.


Réponses

  1. Avatar de Guy Noël

    Tout à fait! Très bien écrit.

    • Avatar de Sylvain

      Merci madame Langford de votre commentaire.
      Ma conjointe est née aux Îles et nous habitons les îles plusieurs mois par année depuis longtemps. J’ai été attristé de lire certains propos. J’espère bien accoster aux Îles prochainement, avec toutes les mesures sanitaires pertinentes, y compris la quarantaine de plusieurs jours… il est facile de comprendre la crainte et l’appréhension envers ce virus… des gens comme moi qui ne pourront jamais vraiment être madelinot le comprennent très bien après des dizaines d’années de côtoiement. J’espère bien me rendre aux Îles, me confiner et s’il se trouvait que le démon est en moi, personne n’aura été infecté. Et oui, m’est-il permis de croire que ma très modeste participation au soutien de l’économie locale aidera un tant soit peu au mieux-être d’artisans et d’artisanes des Îles.

  2. Avatar de Micheline

    Merci madame Langford pour votre précieuse réflexion et merci pour le partage.

  3. Avatar de Jules Bourgeois

    Je vous félicite, Mme Langford. Votre texte est un exemple de bon raisonnement, de propos judicieux basés sur une vision positive de la situation actuelle et à venir. Et que ceux qui désapprouvent réfléchissent avant de nous faire part de leur désaccord par des textes violents et inappropriés

    • Avatar de Dorina Déraspe

      Bravo!
      Ce texte est magnifiquement bien écrit et très réaliste…
      Je suis tout à fait d’accord avec vos propos…

  4. Avatar de Richard

    Wow, merci .

  5. Avatar de Irene Lapierre

    C’est un équilibre à pratiquer …bravo pour ton texte qui illustre bien cet équilibre et nous en sommes tous responsables ! Merci !

  6. Avatar de Robert Renaud

    wow vraiment bien écrit! Félicitations en accord avec vous

  7. Avatar de Catherine Labrie

    Bravo et merci de nous avoir partagé votre pensée, qui se veut constructive.

  8. Avatar de Nathalie Lafrance

    félicitation un texte claire ,net et précis j espère que nous en prendrons tous comme bonne réflexion merci mme langford nathalie et louis

  9. Avatar de Paul Boudreau

    Félicitations Yvonne pour cette belle réflexion.

  10. Avatar de Paul A Delaney

    Félicitations et merci de rehausser le débat sur la gestion de cette crise par une analyse et des réflexions réfléchies, pondérées et constructives.

  11. Avatar de Brigitte Bourgeois

    Bravo à vous.
    Les choses sont bien dites et n oublions pas que nous les avons élu et qu’il faut faire confiance aux gens misent en place dans chaques ministères et qu’ au Québec les gens de chaque endroits vivent les mêmes consignes. Nous écoutons nous aussi les points de presse et dites vous bien que les gens qui vont aux iles,ils y vont pour les belles plages mais surtout pour nous gens de coeur, d humanité et de bonne humeurs, nous avons quelques choses de particulier alors il ne faut pas que ça changes SVP J ai toujours été grandement fière d être madelinot alors les contrevenants, retenez- vous et laisser les professionneles s occuper de cette crise, ils seront bien gérer tout en respectant tout les citoyens du Québec. Dans toute cette crise pensée à la santé mentale, au suicide des gens isolés.C EST L AFFAIRE DE TOUS !!!

  12. Avatar de Ginette Cyr

    Bravo madame Langford.🌈🌈🌈

  13. Avatar de Emilie Couturier

    Bonjour Yvonne, j’espère que tu vas bien. J’ai beaucoup aimé lire ce texte. Il est très bien contextualisé ; la peur est une bien mauvaise conseillère ! Comme dans tout changement, il faudra un moment à tous les Madelinots pour accepter l’inévitable, mais j’ai confiance en nous ! La solidarité sans borne et l’esprit communautaire qui nous distingue trouveront leur chemin vers l’équilibre. Un équilibre entre la santé, l’économie, le tourisme, et la gestion de nos émotions. Lentement, mais sûrement.

    Pas facile de changer nos habitudes. Pas facile de sentir notre liberté être contrainte, surtout dans notre archipel adoré où lorsque l’on regarde l’horizon, on ne voit que l’infini.

    Inévitable. Ark. Yep. N’oublions pas que les Îles ont de la chance. Elles ont le luxe du temps. Le luxe d’importer que les bonnes pratiques qui ont été mises en place ailleurs, ces « gestes mesurés et responsables ». Certains territoires n’ont pas eu cette chance. Papy disait qu’« Aux Îles, on n’a pas l’heure on a le temps ». Il avait encore raison.

  14. Avatar de Yvonne Langford

    Chers lecteurs,

    Je n’en reviens pas de l’accueil que vous avez fait à mon texte et du retentissement qu’il a eu depuis hier.

    Je ne présume pas que tous ceux qui l’ont lu sont d’accord avec moi. Mais à en juger par le nombre de « J’aime », de partages, de bravos, de mercis, de commentaires positifs… j’en déduis que les gens avaient besoin d’entendre cette vision des choses et qu’ils l’appuient.

    Moi aussi, ça m’a fait du bien de lire vos échanges, de vous entendre. J’y vois une communauté qui se tient beaucoup plus que ne le laissent entendre les réseaux sociaux, une communauté qui se fait confiance. J’aime aussi la belle grosse tape dans le dos qu’avec moi, vous envoyez à tous ceux et celles qui, aux Îles, travaillent pour faire en sorte que nous traversions tous cette crise le mieux possible. Enfin, j’y sens un appui massif aux décideurs chargés de nous faire avancer. Je me mets à leur place ; me semble que ça doit leur faire du bien de sentir que les gens des Îles sont derrière eux. C’est pour ça que votre réaction est si importante.

    Je vous encourage à continuer de diffuser les idées de ce texte. À partir du moment où elles sont émises, les idées n’appartiennent à personne et elles appartiennent à tout le monde.

    7958 fois merci !*

    Portez-vous bien !

    (* C’est le nombre de visites enregistrées sur mon blogue dans les 24 dernières heures pour lire ce texte.)

  15. Avatar de Cindy Delarosbil

    Beau texte sensé!

  16. Avatar de Guylaine

    Félicitations Yvonne pour ce magnifique texte. Je veux te féliciter aussi pour ton courage..,et je te cite « SVP, envisageons notre situation dans un cadre plus large et évitons d’adopter, encore une fois, une attitude de quêteux exigeant qu’on en fasse plus pour nous que pour tous les autres, attendant que le gouvernement fasse tout et paye tout pour nous protéger intégralement, totalement, sans même faire notre part pour essayer que la société et l’économie fonctionnent et que notre Québec reparte ». Étant moi-même Madelinienne vivant à l’extérieur des Îles, ce côté négatif des Madelinots sort de plus en plus. On a beau aimer notre accueil, mais effectivement, on passe souvent pour des quêteux. André Arthur s’est fait lancer des roches il y a quelques années après avoir eu des propos semblant. Félicitations à toi….en espérant que les roches ne viennent pas de tous bords tous côtés!!!

    • Avatar de Spenard

      Content de constater que je ne suis pas le seul à voir cette attitude .. merci très rafraichissant ce blogue de mme Langford , ça fait du bien de lire des commentaires sensés et intelligents . Nouveau résident des iles depuis 2ans 1/2 .


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