Comme bien des gens des Îles-de-la-Madeleine privés d’électricité depuis tôt dimanche matin, nous avons décidé de tenir feu et lieu. La vie se passe bien, mais c’est un travail à temps plein qui ne laisse pas beaucoup de répit. C’est aussi un état constant de veille, de vigilance.
Voici, à la manière de listes, les tâches et les pensées qui occupent notre quotidien.
Poêle à bois, boule de feu ou génératrice, on imagine que ce doit être la même chanson pour à peu près tous ceux qui ont été plongés dans cette situation.
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Tenir un peu de chaleur dans la maison
Voir combien il fait dans la maison. Voir s’il fait froid.
Ouvrir les ronds de la cuisinière au gaz.
Voir si la maison s’est réchauffée.
Entendre qu’on pourrait manquer d’électricité pour plusieurs jours, peut-être une semaine.
Voir combien il fait dehors, combien il fera la nuit prochaine. Et demain.
Voir si la maison s’est refroidie depuis deux heures. À quel rythme.
Voir si les tuyaux risquent de geler.
Fermer les portes intérieures et extérieures pour garder la chaleur.
Brancher la génératrice sur la fournaise. La « starter » . Ça marche !
Mettre le réveil-matin pour « fueler » la génératrice et voir si tout est ok.
Notre génératrice ayant rendu l’âme, voir qui pourrait nous prêter une génératrice. Comprendre pourquoi la nôtre ne veut pas partir. Le carburateur ? L’huile ? L’essence ? La bougie ? S’assurer que l’âme généreuse n’a pas besoin de la sienne.
Y penser à deux fois avant de fermer la maison. Si on doit quitter la maison, savoir comment on s’y prend pour vider les tuyaux du système de chauffage à eau chaude.
Démarrer la génératrice qu’un généreux beau-frère nous a prêtée. Écouter le ronron rassurant de la génératrice. Se réjouir qu’elle fonctionne bien. L’entendre changer de rythme lorsqu’on lui demande un effort.
Laisser la maison se réchauffer. Voir si elle s’est réchauffée depuis qu’on a démarré la génératrice.
Être attentif à tous les bruits de la maison.
Laisser se reposer la génératrice.
Dans la nuit, entendre le concert des génératrices des voisins.
Y penser à deux fois avant de s’absenter. Ne pas s’absenter très longtemps.
Se procurer de l’essence, de l’huile, du WD-40, du Kleen-flo, du « fuel stabilizer ». Se demander où on a mis la « can » d’éther. Se demander si on a assez de gaz propane.
Faire réparer la génératrice.
Voir combien il fait dans la maison.
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Dormir
Voir s’il fait assez chaud pour passer la nuit. Prévoir combien il fera demain matin.
S’assurer qu’on peut dormir en toute sécurité.
S’assurer que la qualité de l’air est bonne. Acheter un détecteur de monoxyde de carbone.
Au matin, constater qu’on a dormi comme une bûche.
Demander à l’homme de la maison s’il a dormi la nuit dernière. Espérer qu’il dormira mieux la nuit prochaine.
Gare au feu !
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Faire de la lumière
À la nuit tombée, s’éclairer. Avec les lampes de poche, les chandelles, les lampes frontales (une des inventions du siècle, inspirée par les mineurs, puis étendue au monde entier), les lampes à l’huile ou le fanal au propane.
Avoir des batteries, du kérosène, encore des batteries, des chandelles, du gaz propane.
Laver les globes.
Toujours avoir sa lampe frontale à portée de la main.
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S’assurer que les autres sont bien
Parler au téléphone. Aller de maison en maison voir comment vont nos proches. Prendre des nouvelles. Voir comment ils ont passé la nuit, s’ils ont tout ce qu’il faut.
S’échanger des informations, des impressions, des services, des biens, de la bouffe.
Voir ce qu’on peut faire pour les autres.
Aller démarrer la génératrice d’un proche. Vérifier le niveau d’huile de sa génératrice.
Offrir de prêter notre génératrice pour quelques heures à quelqu’un qui n’en a pas.
Voir si les autres – en particulier les vieux, les personnes seules, les femmes sans homme – ont besoin de quelque chose.
Être rassuré que les rangers, pompiers et policiers fassent le tour des maisons pour s’assurer que les gens vont bien. Être rassuré que les gens qui ont besoin seront repérés.
Constater que le fun est pris chez la soeur et le beau-frère, qui ont sorti les instruments de musique et la bouteille de fort.
Admirer les champions empathiques, qui vont de maison en maison aider, dépanner, supporter, réparer, patenter… Il y a le beau-frère qui travaille de l’aube à la nuit profonde, toujours de bonne humeur, farceur à ses heures, au service des siens et des autres. Il y a un autre beau-frère, celui dont on se moquait alors qu’il entretenait des vieilles génératrices, au cas où ça pourrait servir un jour. Constater qu’ils font des grosses journées. S’émerveiller de leur attention, de leur générosité, de leur disponibilité, de la variété et de l’étendue de leurs compétences et de leurs ressources, de leur résistance au froid et de leur bonne nature.
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S’informer
Constater les dégâts à l’extérieur. Réaliser que la nature est tellement plus forte que nous, elle qui a cassé les poteaux d’électricité comme des cure-dents.
Sortir de chez soi. Sortir une auto de l’emprise de la glace. Un vrai travail d’équipe.
Mettre des batteries dans la radio. Synthoniser CFIM. Écouter les nouvelles.
Se demander comment vont les gens qu’on côtoie tous les jours, comment vont les collègues qui ont des bébés.
Se demander si on ira travailler, s’il y aura de l’école.
En parler avec les gens qu’on rencontre. Apprécier l’empathie des collègues de travail.
Se demander comment c’est à Pointe-aux-Loups, à Grosse-Île, à Grande-Entrée. Et à Hâvre-Aubert. Se demander si les gens de l’île d’Entrée ont du courant, si on s’occupe d’eux.
Plaindre pauvre monsieur le maire, en mission humanitaire au Burkina Faso.
Jaser de tout ça avec les amis qui nous appellent de loin.
Entendre un politicien tenter de se faire du capital politique dans la situation.
Reconnaître le travail de tous ceux qui travaillent à rétablir la situation. Admirer le travail des gars d’Hydro-Québec. Admirer la capacité qu’ont développée les sociétés humaines de s’organiser, d’être efficace en temps de crise.
Prendre le temps de s’émerveiller des beautés de la nature, le verglas en étant une des plus resplendissantes manifestations.
Relativiser. En 1998, la crise du verglas avait privé les centaines de milliers de personnes et un territoire d’une superficie importante pendant plus d’un mois, certains pendant huit semaines. Au printemps 2011, les sinistrés du Richelieu ont eu les pieds dans l’eau pendant près de deux mois. Et on ne parle pas du Japon ni d’Haïti.
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Tenir maison
Vider et laver le frigidaire. Vider et laver le congélateur. Sauver leur contenu. Se demander ce qu’on va faire de la nourriture congelée quand il fera moins froid.
Se laver. À la mitaine. Trouver un endroit où on pourra aller prendre une bonne douche. L’apprécier.
Cuisiner. Manger. Laver la vaisselle.
Tenir la maison propre.
Garder une petite réserve d’eau potable, au cas où.
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En retenir les leçons
Apprendre : à mettre de l’antigel dans les tuyaux, à tester la génératrice avant l’hiver, à hiverner une maison, (pour une fille) à démarrer une génératrice.
Réaliser comment la situation est riche d’enseignement pour les petits et les grands.
Philosopher sur la vie avec sa nièce.
Constater que le temps a pris d’autres proportions.
Se rendre compte que les gars sont absolument indispensables dans ce genre de situation. Les apprécier. Le leur dire.
Écouter le silence quand il se fait. Fonctionner dans l’espace rétréci de la noirceur.
Se rendre compte que rapidement, on s’y ferait, à l’absence d’électricité.
À travers tout ça, voir les misères et les grandeurs de la nature humaine. Surtout ses grandeurs.
Rester vigilant. Faire tout ce qu’il faut pour tenir, le temps que le courant revienne.
S’étonner de se sentir joyeux, solidaires, plus attentifs aux autres, reliés, fatigués. Heureux, quoi.
Wow! Je m’y suis presque crue, ayant tantôt des frissons dans le dos, tantôt un brin de chaleur dans le coeur, accompagnés d’une multitude d’images mentales de gens, de sourires et de gestes de générosité. C’est fou ce que même dans des situations comme celles-là, les Îles peuvent nous manquer… Bravo pour cette belle description de la situation, qui l’instant d’un moment, m’a permis de vivre avec les miens les derniers jours, mais aussi de me rappeler la grande chaleur des gens de chez moi !
By: marizboud on 15 février 2012
at 08:13
On est drôlement fait quand même. Depuis cette fin de semaine, j’aimerais tellement me trouver au Cap-Rouge, me trouver au 66 chemin des Bas. Être avec les miens et vivre avec eux ce beau moment de solidarité et d’entraide. Mais bon, avec l’oncle généreux de ces génératrices et la débrouillardise des membres de la famille je sais pertinemment que tout le monde va bien. Alors pourquoi aimerais-je quitter mon appartement chaud et douillet de Rimouski pour me retrouver dans ces conditions? Et bien, je suis jalouse! Ou plutôt j’envie les beaux moments qu’ils doivent partager au coin du feu. Hier, je passe un coup de téléphone à la maison en fin de soirée et j’entends mon père et ma sœur «jamer» au salon, Neil Young, The Eagles, l’ambiance est à la fête. Une adorable tante et un oncle arrivaient pour veiller avec eux. Je réalise une fois de plus à quel point la technologie est omniprésente dans ma vie, dans nos vies, et à quel point on s’isole avec elle. Finalement, je ne suis pas allée au 66 chemin des Bas hier soir pour me joindre à la musique, problème de logistique…
P.S : Cette panne de courant aurait été pour moi l’occasion idéale d’améliorer mon Cribble!
By: Éva Cormier-Langford on 15 février 2012
at 09:16
Bravo Yvonne, je reconnais toujours celle que j’ai connue il y a 30 ans!
By: Denis V. on 15 février 2012
at 09:25
On se sent toujours trop loin lorsqu’il arrive un événement sur les îles. On s’informe des proches, de la maison, des routes. De la beauté de la glace qui recouvre tout dans un paysage apocalyptique. On suit la situation sur le net avec un intérêt un peu nostalgique.
Merci Yvonne pour ce post.
By: d.gaudet on 15 février 2012
at 10:54
[…] À lire en suivant le lien suivant: Février 2012: la fois du verglas; les faux malheurs, les vrais bonheurs […]
By: Verglas aux Iles « FrankBerube.com on 15 février 2012
at 14:01
Ma chère Yvonne,
C’est en ma qualité de privilégié qui a échappé de justesse (sans même s’en rendre compte) à la condition de sinistré que tu décris si bien dans les détails. Eh oui, nous autres au Bassin, nous avons étés épargnés, cette fois-ci, par l’impitoyable Gaïa. Pourtant, la proximité aux Îles devrait nous faire sentir qu’on est dans le même bateau ! Il y a les chanceux (comme nous) et, pas très loin, les résilients qui savent s’accommoder même de la badluck.
Ta liste me rappelle la tempête du siècle de 1982… Elle a été longue (une grosse semaine), pas toujours facile, mais celle-là aussi (que nous avons vécue en famille) a révélé qu’aux Îles on sait prendre ce qui nous arrive, le bon et le moins drôle, avec sérénité, débrouillardise, humour et solidarité.
J’ai hâte que vous retrouviez ce qu’on considère un peu trop, peut-être, comme l’essentiel. En manquer, ça nous fait réfléchir et réaliser (pour l’oublier assez vite) à quel point on est choyé par la vie. Ne pas en être privé, comme nos voisins d’à côté, ça nous fait aussi réfléchir et réaliser encore plus (pour longtemps j’espère) combien nous sommes privilégiés, que ça ne va pas de soi, que nous l’oublions et prenons le confort pour acquis.
En te lisant, on réalise que les choses pourraient être autrement, que ça peut nous arriver n’importe quand et qu’on devra s’y adapter.
Reçois, chère concitoyenne éprouvée mais résiliente, toute ma compassion et ma solidarité. Quelle leçon de vie !
Raymond
By: Raymond Gauthier on 15 février 2012
at 15:21
beau texte Yvonne, courage et au plaisir de te parler bientôt !
By: Lamontagne, Anne-Marie on 16 février 2012
at 08:00
Je comprends très bien et je suis solidaire en pensée avec vous, car je demeure en Estrie. En lisant votre texte j’ai pensé que ma femme et moi avons vécu la même situation pendant une semaine lors de la tempête de verglas en …..(je me souviens plus). Pénible. Surtout l’humidité.
Maintenant, à la campagne nous chauffons au bois, mais il nous faut quand même prévoir une génératrice pour le puits artésien et…vous savez quoi, nous n’en avons pas encore acheté une…..
Bon courage.
Pierre Cloutier
avocat à la retraite
Lawrenceville (Québec)
P.S. Vous saluerez Georges Langford de ma part. Je me souviens de lui lorsqu’il chantait à l’hôtel Iroquois dans le Vieux-Montréal.
Mes saluts à Jeannot Gagnon, si vous le connaissez. Je me souviens d’un voyage que l’on avait fait ensemble en bateau de Sept-Iles à Natasquan.
By: Pierre Cloutier on 16 février 2012
at 13:41
Merci à tous ceux et celles qui ont partagé, posté, aimé, commenté ou recommandé cet article, sur WordPress, Facebook, Twitter ou en personne. Vos mots m’ont fait un grand plaisir. Tant mieux si les miens vous ont parlé. À la prochaine !
By: Yvonne Langford on 17 février 2012
at 07:57
Bravo por ce beau texte qui est tellement vrai.
By: Suzanne Renaud on 19 février 2012
at 19:35
Pour avoir souvent parlé à mes proches en cette période ; je reconnaissais le grand sens sociocommunautaire du beau-frère aux nombreuses génératrices.Tout le monde se rappelle la tempête de 1982 où il n’y avait pas de télépnonne à Grande-Entrée et les chemins bloqués de neige au moins une semaine ; CFIM était né pour rester.
Bravo Yvonne de nous rappeller tout ce que ca implique et que le plus beau c’est qu’on se souvient du meilleur. Je suis sûre qu’on en entendra parler cet été en privé .
By: cecile langford on 21 février 2012
at 18:40
Bonjour ma belle Yvonne! Moi aussi ton récit m’a fait songer à l’hiver 82 au Bassin alors que les chemins étaient bouchés et que nous étions isolés du monde sur notre île sans électro…Les gars avaient alors développé avec enthousiasme un sens du devoir hors du commun. La semaine passée à apporter du bois à un cousin, à dégeler les tuyaux du voisin, à se faire livreur d’épicerie pour madame Yvette et monsieur Paul (à chaque jour, dans l’ordre ou le désordre). Puis terminer les journées en jouant au 150 à la chandelle en faisant attention de ne pas renverser les verres. Pendant que… à la maison, une soupe fumante sur le poêle à bois, ma fille et moi (et le fils en gestation) regardions par la fenêtre en attendant avec une touche d’admiration cet homme si courageux! :):):)
By: anne bernier on 25 février 2012
at 18:14
:)) Quel plaisir de te lire, Anne! Souhaitons que nos routes se croisent à nouveau!
By: Yvonne Langford on 25 février 2012
at 18:55
[…] témoigne à mes yeux de notre dépendance aux hydrocarbures. Comment sommes-nous venus à bout de cette crise énergétique locale? En chauffant au bois récupéré qu’on allait chercher en auto et en chauffant avec […]
By: Le glas de la dépendance « Lait, pétrole et Papillon on 1 mars 2012
at 22:19
Je lis ce texte bien après les évènements qui l’ont inspiré…
Ce qui me frappe c’est la poésie que sa forme projette… ce qui me charme c’est le style…
Quelle belle plume!
By: Brigitte Michaud on 11 mars 2012
at 23:14