Cher lecteur de ce blogue,
Devrions-nous participer à la « consultation » de l’entreprise de génie-conseil Génivar, le consultant privé chargé de l’évaluation stratégique environnementale sur le Golfe Saint-Laurent ? C’est la question que je me suis posée. Après bien des hésitations, encouragée par l’invitation pressante des leaders de la Coalition Saint-Laurent, je me suis mise à rédiger une réponse au sondage en ligne. Mais il n’était pas dit que j’allais peser sur le bouton pour l’envoyer.
Avant d’arriver à la question pour laquelle je laisserais un commentaire, j’ai dû répondre à une série de questions toutes plus embêtantes les unes que les autres. En effet, pas possible d’avancer dans ce questionnaire en ligne en laissant une question sans réponse. Par exemple, j’ai dû avouer que je n’avais pas de « données complémentaires qui auraient bonifié la description des composantes des milieux physique, biologique et humain de la version préliminaire du rapport« . Aussi, j’ai été bien embêtée de cocher « cinq thèmes qui traduisent, selon vous, le mieux vos préoccupations et qui devraient faire l’objet d’une attention particulière » :
- « l’emploi
- le partenariat avec les communautés concernées
- la protection des mammifères marins
- la protection de la biodiversité
- la protection des habitats sensibles
- la protection de l’industrie de la pêche
- les conflits d’usages dans les zones de pêche
- la protection de l’industrie touristique
- la protection des paysages
- les conflits frontaliers potentiels avec les provinces maritimes
- les risques de déversements accidentels et la gestion de ces risques«
J’ai eu l’impression qu’il s’agissait d’une question piège. Si vous aviez été à ma place, qu’auriez-vous « choisi » ? Pouvez-vous affirmer qu’il est un seul de ces choix de réponse qui ne vous préoccupe pas ?
Finalement, la seule question pour laquelle j’ai rédigé une réponse, c’est celle-ci (numéro 6) : « Veuillez nous faire part de tout autre commentaire ou suggestion concernant l’évaluation environnementale stratégique sur la mise en valeur des hydrocarbures dans les bassins de la baie des Chaleurs, d’Anticosti et de Madeleine (max. 250 mots). » Voici ma réponse.
* * * * *
En commençant, je dois vous avouer que j’ai de la misère avec le titre de votre rapport : « Programme d’évaluation environnementale stratégique sur la mise en valeur des hydrocarbures dans les bassins d’Anticosti, de Madeleine et de la baie des Chaleurs (EES2)« . Le titre le dit : la prémisse de départ, c’est l’exploration et l’exploitation de ces ressources. Vous êtes des scientifiques ; vous reconnaîtrez que ce parti-pris impose un gros biais à toute la démarche qui vous a conduit à produire ce rapport. D’où le sentiment que la décision est prise et que toute cette démarche ne vise qu’à faire que la population avale la pilule.
C’est le gouvernement du Québec qui vous a donné ce mandat, me direz-vous. Je le sais bien. C’est justement là le problème. Que le gouvernement confie à l’entreprise privée une enquête sur un enjeu collectif, en soi, ce n’est pas crédible. Un consultant privé, ça cherche avant tout à servir son propre intérêt. C’est pour ça que ça peut servir un jour le gouvernement, un autre jour l’entreprise privée, parfois les deux en même temps. Ce genre d’enquête devrait être confiée à des institutions publiques, vouées à l’intérêt public, comme le BAPE ou l’INRS (Institut national de recherche scientifique).
Aussi, reconnaissez que votre rapport a une ampleur (671 pages) et une nature scientifique et technique telles qu’à moins d’être un expert et d’avoir beaucoup de temps à consacrer à l’exercice, le simple citoyen ne peut tout simplement pas le commenter. C’est pourquoi je n’apporterai pas une contribution scientifique à votre rapport. Je me contenterai de vous demander de transmettre au gouvernement du Québec ce qui suit.
«Monsieur le premier ministre du Québec,
Aujourd’hui, je vous écris parce que, comme bien des Madelinots et des habitants de la région du Golfe Saint-Laurent, je suis inquiète devant la forte pression en faveur de l’exploitation des hydrocarbures et des gaz que recèlerait le sous-sol de notre territoire. Je suis inquiète parce qu’actuellement, les conditions d’une éventuelle exploitation des ressources naturelles dans la région sont les suivantes:
- Les intérêts de l’entreprise privée semblent tout dicter, y compris l’attitude de votre gouvernement dans ce dossier, alors qu’un débat de fond s’engage au Québec sur ce qu’on fait de nos richesses naturelles. Forêts, mines, gaz naturel, gaz de schiste, pétrole : on voit que, pour votre gouvernement, l’intérêt des entreprises privées qui exploitent ces ressources domine l’intérêt des collectivités locales et des Québécois dans leur ensemble. Ça ne peut plus durer. La situation doit changer. Le Québec doit se donner un cadre légal et réglementaire et une politique qui serve l’intérêt supérieur du Québec avant celui du Parti libéral du Québec, que vous dirigez, et de ses proches.
- Plusieurs scientifiques l’ont affirmé : il reste encore beaucoup d’inconnus par rapport à la connaissance du golfe, de sa richesse, de sa dynamique. Même avec la contribution des scientifiques qui viendront le bonifier, le rapport que le consultant privé vous remettra sera loin de faire le tour de ces questions. Et vous le savez. Votre gouvernement a affirmé qu’il se baserait sur ce rapport pour élaborer sa loi sur les hydrocarbures et pour décider de prolonger ou de lever le moratoire actuel interdisant l’exploitation des hydrocarbures dans le golfe. Difficile d’avoir confiance.
- Une telle industrie ne générera que des miettes comme emplois et autres retombées économiques aux Îles-de-la-Madeleine.
- Le fait que cinq provinces se partagent le golfe complique considérablement le dossier. Actuellement, aucun plan d’ensemble n’a présidé à l’étude des opportunités et des menaces de ce gros projet industriel. On est mal parti ! À quoi ça sert de vivre dans un régime fédéral si on est incapable de travailler de concert ? Ne serait-on pas mieux positionné si on parlait d’égal à égal avec un pays voisin du Québec ?
- Le modèle actuel de l’exploitation des ressources naturelles, c’est que les profits vont aux entreprises privées, tandis que les risques, les conséquences environnementales et les coûts qui en découlent pèsent sur les populations locales et les citoyens du Québec. C’est intolérable !
- Les plans et les mesures d’urgence en cas de déversements accidentels ne garantissent absolument pas que la pêche et le tourisme dans toute la région du golfe ne seraient pas sérieusement menacés. Ce serait même le contraire ! Pourtant, ces activités économiques sont la base du mode de vie aux Îles et dans toute la région. Il y a amplement de quoi s’en faire.
- Les exploiteurs de ces ressources naturelles semblent croire que la qualité de la vie des populations côtières et de l’environnement naturel peut s’acheter à coup de compensations. Il n’en est rien.
M. Charest, qu’est-ce qui presse tant, voulez-vous bien nous le dire ?
Admettez qu’il est un peu absurde que la démarche que votre gouvernement a adoptée fasse qu’aujourd’hui, j’aie à confier tout ça à un consultant privé, alors que l’autorité responsable de prendre la décision d’y aller ou pas, c’est le gouvernement du Québec que vous dirigez. Cet enjeu est essentiellement politique; vous comme moi, nous le savons. C’est pourquoi je vous demande de cesser de vous dérober à un échange avec les populations côtières sous prétexte que des études sont en cours. On en a assez d’avoir devant nous, comme interlocuteurs, des compagnies privées, qu’elles se nomment Génivar, Corridor Resources ou Gastem. On veut parler à des élus et à des institutions garantes de l’intérêt public, et non à des entreprises privées ou à des politiciens promoteurs de projets qui nous inquiètent grandement. On veut un examen sérieux et un réel débat quant à l’opportunité de lancer une industrie pétrolière et gazière dans le golfe du Saint-Laurent.»
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Allais-je peser sur le bouton ? Lecteur, qu’auriez-vous fait à ma place ? N’avais-je pas perdu mon temps ? Ma réponse à Génivar – qui faisait non pas 250, mais 892 mots – ne montrait-elle pas l’absurdité de la situation ? Finalement, je me suis dit que je n’avais pas grand-chose à perdre et… j’ai pesé sur le piton « Transmettre ».
Bravo, Yvonne ! T’as bien fait de peser sur le piton !
Ton texte en dit long et il est bien ciblé.
Belle contribution au débat… qui tarde à prendre une dimension publique.
Mais, par le p’tits, comme on dit aux Îles, ce débat, initié par des citoyens vigilants et plus informés que la moyenne, va se frayer un chemin.
Je transmets ton message dans mon réseau, car le côté politique de la question est encore tellement occulté. Pourtant, comme tu le dis si bien, l’enjeu est essentiellement politique. Ceux qui devraient faire face à la population (aux différents niveaux de pouvoir), pour répondre de leur parti-pris en faveur des intérêts privés, évitent de le faire par toutes sortes d’entourloupettes. Ils ont une frousse évidente lorsque des citoyennes et des citoyens osent affirmer qu’ils sont concernés par les décisions arbitraires qui sont prises « en leur nom » et qu’ils veulent avoir une emprise sur ce qui leur appartient : leur butin.
Longue vie à cette tribune de discussion
Solidairement,
Raymond
By: Raymond Gauthier on 27 novembre 2011
at 12:02
[…] magnifique billet de Madame Langford concernant le processus de consultation publique organisé par le gouvernement […]
By: Consultation publique sur l’avenir du golf du Saint-Laurent: un skectch ? « Science, écologie et vulgarisation scientifique on 27 novembre 2011
at 21:18
Bravo !!! Bravo!!! Bravo!!! Que dire de plus.. si non continuez de vous tenir debout pour votre dignité et celle des générations futures, nous sommes de tout coeur avec vous!
Mikael Rioux
Trois-Pistoles
By: Mikael Rioux on 28 novembre 2011
at 00:11
Tu a bien fait le tour on dirais ! il est clair qu’il ya stratégie , celle que je dénonce depuis longtemp , celle de berner la population pour mieux la diriger vers les fins gouvernementales qui sont l’exploitation , et ce coute que coute , derriere des semblants d’études , véritables pieces de théatre dans le but de distraire l’attention le plus possible et de brouiller les cartes dans un dialogue et une procédure de semblant de débat confimé dans un cadre stricte dicté par le gouvernement dans le but préci de ne pas avoir a débatre de questions dérangeantes qui ne ferait que freiner , ci non carrément arrêter l’air d’aller d’un tel projet qui a cout sûr, risque de transformer le golfe St Laurent, en golfe du Mexique au plus grand bénéfice des pétrolieres et collecteurs d’envelopes brunes bien remplies , qui ce foutteront des conscéquences, en nous refilant la facture de la décontamination fesable sur nos comptes de taxes , et comme compensation un cheque régulier de l’assistance social.
By: Roberto Chevarie on 28 novembre 2011
at 13:42
Envoyez-le aussi par courriel. Comme ca, ils ne pourront pas dire qu’ils ne l’ont pas reçu… à cause du nombre de mots.
Félicitations pour votre texte et votre courage d’avoir participé aux rencontres et au questionnaire/mémoire/commentaire.
Ceux et celles qui ont participé savent que vous avez randement raison. mais si nous n’avions pas participé, le gouvernement aurait eu la légitimité de dire que… le monde s’en fout.
Encore merci Madame Langford
By: Alain Carpentier on 28 novembre 2011
at 17:28
Bravo à vous Madame pour votre action! 😉
De mon côté, comme bien d’autres personnes, chacun à notre façon et sur différents « fronts », nous avançons autant par l’action citoyenne que par la réflexion élargie afin d’arriver à comprendre ce qui se passe au-delà de ce qu’on voit et entend dans la cacophonie médiatique ou politique.
Passant presque inaperçu, nous assistons à des coups d’État qui ont été habilement planifiés et dissimulés car il n’était pas nécessaire de prendre le pouvoir par la force des armes militaires, trop évidentes et rebutantes, il s’agissait simplement de prendre celles des armes « invisibles » de la finance, de la spéculation, des affaires et avec la complicité des dirigeants d’État soumis, corrompus ou partenaires stratégiques pour y arriver. Allez voir comment la banque d’affaires Goldman Sachs (Homme d’or !!) s’y est pris pour « prédater » le monde… Faut-il s’étonner que tous ces gros cerveaux pragmatiques de la finance, des affaires et de la politique veuillent « prédater » la Grèce, le Golfe, les Îles, les madelinôts et les québécois? Non!
Donc, soyons informés, soyons vigilants, soyons conscients, soyons mobilisés et agissons pour que notre monde et le monde change…
****La banque : comment Goldman Sachs dirige le monde
http://www.dailymotion.com/video/xj6n7f_la-banque-comment-goldman-sachs-dirige-le-monde_news
*** Comment Goldman Sachs a mis la Grèce à genoux en 10 ans ****
http://www.dailymotion.com/video/xm5qah_comment-goldman-sachs-a-mis-la-grece-a-genoux-en-10-ans_news
By: Maxime Gagnon on 29 novembre 2011
at 16:08
La devise de Jean Charest et de ses acolytes. devrait être: « Mentir, mais de bonne foi »!!
Nous sommes face à des relations où la duplicité des discours et la cupidité pathologique sont la norme. Normalisez le faux, le mensonge, la cupidité et faisons-les passer pour inévitables et naturels!! Et dans de telles circonstances, les personnes de bonne foi ont tellement de difficultés à comprendre et surtout à accepter que ça existe la prédation et la mauvaise foi de tels individus. Peu importe les énoncés esthétiques et les campagnes de relation publique, ça va de la criminalité financière légalisée à la corruption de politiciens tel que ce « Réingénieur » de l’État autoproclamé (Jean Charest) à la solde des Desmarais, Sarkozy, etc.
Avons-nous besoin de prendre et perdre notre précieux temps afin qu’ils avouent ce qu’ils sont, ce qu’ils font et pour quoi ils le font?
il faudra, entre autre, une modification à notre modèle démocratique pour en faire un hybride: une démocratie de représentation et de participation. Dans la présente situation, si nous avions la possibilité d’effectuer un vote référendaire portant sur le « licenciement » de Jean Charest et de son gouvernement, Charest ne se sentirait pas invincible dans la conduite des affaires de notre État, le Québec.
De façon caricaturale peut-être mais véridique, la différence entre démocratie et dictature est la suivante: dans une dictature, c’est ferme ta gueule, ça marche comme ça; dans une démocratie factice, c’est cause toujours, ça marche comme çà…
By: Maxime Gagnon on 29 novembre 2011
at 17:11
Génivar investit dans l’industrie des hydrocarbures : http://www.ledevoir.com/economie/actualites-economiques/344048/en-bref-genivar-achete-grb-engineering . La firme responsable de l’évaluation environnementale stratégique commandée par le gouvernement du Québec dans le projet Old Harry se place pour faire des affaires avec l’exploitation du gisement Old Harry. On croit rêver !
By: Yvonne Langford on 2 mars 2012
at 07:54
[…] du golfe Saint-Laurent » (EES2). Comme les Gaspésiens et les Nord-Côtiers avant eux, les Madelinots ont alors exprimé leur manque de confiance dans le processus de consultation et dans… Les gens des Îles comme des autres régions côtières se sont aussi montrés fort inquiets des […]
By: Rien pour donner confiance aux gens des Îles et du golfe « yvonnelangford on 30 juin 2012
at 05:47